http://www.google.com
Site de Dominique Noguez. CV, bibliograhie, quelques livres, films.

1) CURRICULUM VITÆ

1942 Né à Bolbec (Seine-Maritime), le 12 septembre.

1952-1955 Études secondaires (latin-grec) au Lycée Corneille de Rouen.

1955-1959 Études secondaires (latin-grec, philosophie) au Lycée de Biarritz.

1958 Baccalauréat 1ère partie, série classique A.

1959 Baccalauréat 2e partie, série philosophie.

1959-1962 Hypokhâgne et khâgne au Lycée Montaigne de Bordeaux.

1962-1963 Khâgne au Lycée Louis-le-Grand à Paris.

1963 Reçu au concours d’entrée à l’École normale supérieure (rue d’Ulm).

1962-1964 Licence de philosophie (Académie de Bordeaux et Sorbonne).

1964 24 mars-9 avril Voyage en Égypte et au Soudan anglo-égyptien avec un groupe de normaliens.

1964-1965 Préparation d’un mémoire de sociologie de l’art sur « La Représentation de la guerre dans les estampes du début du XVIIe siècle », sous la direction de Pierre Francastel.

1965 Juillet-août Voyage avec un groupe de normaliens en URSS, en Mongolie extérieure et en Chine. À Pékin, le 23 juillet, rencontre d’André Malraux à l’ambassade de France.

1965-1966 Mémoire de Diplôme d’études supérieures sur « L’Humour et le Langage humoristique » sous la direction de M. Vladimir Jankélévitch. Délégué aux conférences du bureau des élèves (COF) de l’École normale supérieure. Après avoir accueilli Michel Butor, Pierre-Henri Simon ou Albert Memmi, présente le 25 mars 1965 salle Dussane la conférence Tel Quel de Jean Ricardou intitulée « Expression et Fonctionnement » (publiée dans Tel Quel n° 24, hiver 1966). Collabore à l’hebdomadaire Arts et aux Cahiers des saisons.

1967 Reçu à l’agrégation de philosophie.

1967-1968 Année supplémentaire de recherche à l’École normale supérieure. Chargé de travaux dirigés de philosophie à Nanterre et à la Sorbonne. Collabore à La Nouvelle Revue française et aux Cahiers du cinéma.

1968-1970 Coopérant à l’Université de Montréal (département d’Études françaises). Collabore à Vie des arts (Montréal).

1970-1971 Professeur-adjoint d’esthétique littéraire à l’Université de Montréal Professeur invité à l’Université Laval de Québec.

1971-1972 Assistant de philosophie (esthétique) à l’Université de Paris I (Panthéon- Sorbonne), UER de philosophie et esthétique.

1972-1973 Assistant d’esthétique à l’UER d’Arts plastiques & sciences de l’art de l’Université de Paris I. Collabore à Chroniques de l’Art vivant. Membre du comité de rédaction de la Revue d’esthétique.

1973-1988 Maître-assistant puis maître de conférences d’esthétique & sciences de l’UER d’Arts plastiques & sciences de l’art de l’Université de Paris I.

1975 Membre du jury de la section cinéma différent au Festival du Jeune cinéma de Toulon- Hyères avec Marguerite Duras et Suji Terayama.

1976 Bourse de recherche de la Commission franco-américaine d’échanges universitaires et culturels pour un séjour de recherche à Anthology Film Archives, à New York, auprès de Jonas Mekas et P. Adams Sitney.

1978 Rédacteur en chef de la Revue d’esthétique.

1980 Membre du commissariat général de la Biennale de Paris pour le cinéma expérimental.

1982 Organise au Centre Pompidou et à la Cinémathèque française l’exposition de films « Trente ans de cinéma expérimental en France (1950-1980) » qui circulera ensuite à Tokyo, Gênes, Montréal, etc.

1983 Docteur d’État ès Lettres & Sciences humaines : thèse sur « Une renaissance du cinéma.Le cinéma underground américain. Histoire, économie, esthétique » soutenue à l’Université de Paris X devant un jury composé de Mme Annette Michelson, professeur à l’Université de New York et de MM. Mikel Dufrenne, professeur honoraire à l’Université de Paris X, Gilbert Lascault, professeur à l’Université de Paris X, Christian Metz, directeur d’études à l’EHESS, Jean Rouch, directeur de recherche au C.N.R.S. et Bernard Teyssèdre, professeur à l’Université de Paris I. Mention « très honorable » à l’unanimité.

1984 Directeur du CRECA (Centre de recherche en esthétique du cinéma et des arts audiovisuels.)

1988-1992 Professeur à l’Université de Paris I (esthétique).

1993-1997 Vice-président de la Maison des Écrivains (Paris).

1994 Résident à la Villa Kujoyama (Kyoto).

1995 Directeur de la Revue d’esthétique (jusqu’en 2000). Prix Roger-Nimier pour Les Martagons (Gallimard). Carte blanche donnée par Philippe Sollers pour le n° 52 (hiver 1995) de la revue L’Infini. Le numéro, intitulé « Écrivains, non programmables », réunit des textes de Jérôme Beaujour, Michel Bulteau, Renaud Camus, Michel Chaillou, Charles Dantzig, Fabrice Hadjadj, Michel Houellebecq (extraits du futur roman Les Particules élémentaires), André Laude, Patrice Lelorain, Richard Millet, Pierre Pachet, Vincent Ravalec, etc.

1996 Dialoguiste du film Alliance cherche doigt de Jean-Pierre Mocky (sorti en 1997). Représente le 21 décembre les écrivains français et la Maison des écrivains aux funérailles nationales du poète québécois Gaston Miron.

1997 Organise le 21 janvier la soirée d’hommage à Gaston Miron à la Maison des écrivains de Paris. Dialoguiste du film Robin des mers de Jean-Pierre Mocky (sorti en 1998). Prix Femina pour Amour noir (Gallimard).

1998 Résident à la Villa Mont-Noir (lieu d’enfance de Marguerite Yourcenar).

1999 Grand Prix de l’humour noir pour Cadeaux de Noël (Zulma).

2000 Prix du livre art et essai décerné par le Centre national de la cinématographie. Membre du jury des Grands Prix de l’humour noir. Membre du jury du prix Marguerite Duras.

2002 Officier dans l’ordre des Arts & Lettres. Bourse Cioran 2002 du Centre national du Livre.

2003 Membre du jury du prix Décembre.

2006 Conférence sur l’humour à la manifestation Transmediale de Berlin Chargé pendant le mois de mars à l’Institut français de Madrid de la conception d’une manifestation Duras (« Les noms de Duras ») à laquelle participent Laure Adler, Adolfo Arrieta, Jérôme Beaujour, Claire Deluca, Juan Goytisolo, Jean-Luc Hennig, Benoît Jacquot, Mathieu Lindon, Vicente Molina Foix, Jeanne Moreau, Paul Otchakovsky Laurens, Claude Régy, Emmanuelle Riva, etc. Chargé par l’IMEC de la conception d’une exposition Duras (« Marguerite Duras : une question d’amour ») à l’Abbaye d’Ardenne du 4 novembre 2006 au 21 janvier 2007 Prix littéraire de la Fondation Prince Louis de Polignac.

2007 Dirige les 12 et 13 janvier des Journées Duras à l’abbaye d’Ardenne. Mission Stendhal en septembre à Rome.

2008 À partir d’octobre, présentation par Jacques Dutronc sur la chaîne Paris Première de cinquante épisodes extraits de Comment rater complètement sa vie en onze leçons. En décembre, voyage, débats et conférence au Japon avec Emmanuelle Riva, Sylvette Baudrot, Marie-Christine de Navacelle et Chihiro Minato à l’occasion du cinquantième anniversaire d’Hiroshima mon amour.

2009 Coordonne le numéro 58 de L’Atelier du roman, paru en juin, consacré à Montherlant (avec des prolongements dans le n° 60 paru en décembre). Fin août, sortie du film d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu tiré du roman Les Derniers Jours du monde. Distribution: Mathieu Amalric, Catherine Frot, Sergi Lopez, Karin Viard, Clotilde Hesme.

2010 Le 5 mai, présentation à l’auditorium du Petit Palais de « Moments d’émotion », choix de documents filmés sur Marcel Proust, François Mauriac, Jean Cocteau, Marcel Jouhandeau, Marcel Arland, Julien Green et Paul Morand (partenariat de l’Institut national de l’audiovisuel, de la Maison des écrivains et de la littérature et du Magazine littéraire). En mai, invité à l’Université de Tokyo (Todaï) et à la Maison franco-japonaise de Tokyo. En juin, résident à la Maison des écrivains de l’Europe « Cyprian Norwid » dans le Village galicien, près de Nowy Sącz, puis à Kozarzyska, près de Piwniczna (Pologne).

2012 Nommé Satrape au Collège de ‘Pataphysique.

2) BIBLIOGRAPHIE

Romans

  • M & R, Robert Laffont, 1981; 2e éd. revue et augmentée, Éd. du Rocher, 1999
  • Les Derniers Jours du monde, Robert Laffont, 1991 ; 2e éd., 2009
  • Les Martagons, Gallimard, coll. “l’Infini”, prix Roger-Nimier 1995 (Folio n° 3614)
  • Amour noir, Gallimard, coll. “l’Infini”, prix Femina 1997 (Folio n° 3262)
  • L’Embaumeur, Fayard, 2004 (Livre de Poche n°30561, 2006)

Récits

  • Les Deux Veuves,la Différence, 1990
  • Les Trente-six Photos que je croyais avoir prises à Séville, Maurice Nadeau, 1993
  • Saut à l’élastique dans le temps, le Mercure de France, coll. « Petit Mercure », 2002

Récit autobiographique

  • Une année qui commence bien, Flammarion, 2013

Études plus ou moins sçavantes

  • Les Trois Rimbaud, Éditions de Minuit, 1986
  • Lénine dada, Robert Laffont, 1989 ; 2e éd. Le Dilettante, 2007
  • Sémiologie du parapluie et autres textes, la Différence, 1990
  • La Véritable Histoire du football & autres révélations, Gallimard, 2006
  • Montaigne au bordel & autres surprises, Maurice Nadeau, 2010

POÉSIE

  • Projet d’épitaphe précédé de cinq poèmes plus longs,, Éd. du Sandre, 2016

Nouvelles, aphorismes & autres

  • Dandys de l’an 2000 [sous le pseudonyme de “Collectif Givre”], Hallier, 1977 ; rééd. [sous le nom de D. N.], Éd. du Rocher, 2002
  • Ouverture des veines et autres distractions, Robert Laffont, 1982 ; rééd. : PUF, 2002
  • Le Retour de l’espérance, le Temps qu’il fait, 1987
  • Derniers Voyages en France, notes et intermèdes, Champ Vallon, 1994
  • Je n’ai rien vu à Kyoto — Notes japonaises (1983-1996), Éd. du Rocher, 1997
  • Cadeaux de Noël, historiettes, maximes, dessins et collages, Zulma, 1998, Grand Prix de l’humour noir 1999
  • Immoralités suivi d’un Dictionnaire de l’amour, Gallimard, coll. “l’Infini”, 1999
  • Écrit en 1968, Joca Seria, 1999
  • Comment rater complètement sa vie en onze leçons, Payot & Rivages, 2002; rééd. Rivages Poche / Petite Bibliothèque n° 438, 2003
  • Vingt choses qui nous rendent la vie infernale, Payot & Rivages, “Manuels Payot”, 2005
  • Avec des si (avec des dessins de Selçuk Demirel), Flammarion, 2005
  • Œufs de Pâques au poivre vert, Zulma, 2008
  • Soudaine Mélancolie, Payot & Rivages, Manuels Payot, 2010
  • Conseil pour un clair jour d’automne, Saint-Clément (19), Le Cadran ligné, 2011
  • Pensées bleues, suivi d’un Bref Traité de l’aphorisme, Équateurs, 2015

Essais

  • Essais sur le cinéma québécois, Montréal, Éditions du Jour, 1970
  • Le Cinéma, autrement, UGE 10/18, 1977; 2e édition : Éditions du Cerf, 1987
  • Éloge du cinéma expérimental, Centre Pompidou, 1979; 2e éd. très augmentée : Paris- Expérimental, 1999, Prix du livre art et essai 2000
  • Trente ans de cinéma expérimental en France (1950-1980), A.R.C.E.F., 1982
  • Une renaissance du cinéma — Le Cinéma “underground” américain, Méridiens-Klincksieck, 1985; 2e éd. : Paris-Expérimental, 2002
  • Tombeau pour la littérature, la Différence, 1991
  • La Colonisation douce,carnets, Éd. du Rocher, 1991; 2e éd. augmentée en Arléa-Poche, 1998
  • Aimables quoique fermes propositions pour une politique modeste, Éditions du Rocher, 1993
  • Ce que le cinéma nous donne à désirer — Une nuit avec la Notte, Liège, Yellow Now, 1995
  • L’Arc-en-ciel des humours — Jarry, Dada, Vian, etc., Hatier, 1996; 2e éd. Livre de poche Biblio Essais, 2000
  • Les Plaisirs de la vie, Payot & Rivages, “Manuels Payot”, 2000; rééd Rivages Poche/Petite Bibliothèque n° 353, 2001
  • Le Grantécrivain & autres textes, Gallimard, coll. “l’Infini”, 2000
  • Duras, Marguerite, Flammarion, 2001
  • Houellebecq, en fait, Fayard, 2003
  • L’Homme de l’humour, Gallimard, coll. “l’Infini”, 2004
  • Dans le bonheur des villes : Rouen, Bordeaux, Lille, Éd. du Rocher, 2006
  • Duras, toujours, Arles et Paris, Actes Sud, 2009
  • Cinéma &, Paris Expérimental, 2010
  • Si la danse est une pensée, suivi de quelques notules sur la danse contemporaine, Éd. du Sandre, 2011

Éditions, traductions et entretiens

  • Entretiens avec Marguerite Duras (1983), imprimés et vidéographiés, La Couleur des mots, Benoît Jacob, 2001
  • Épigrammes de Martial (présentation, choix et traduction), La Différence, 1989; 2e éd. augmentée, Arléa, 2001
  • Ciné-Journal (1959-1971) de Jonas Mekas (préface et traduction), Paris Expérimental, 1992
  • Une saison en enfer et Illuminations suivies d’un choix de lettres d’Arthur Rimbaud (édition et présentation), Le Sandre, 2010

Ouvrages collectifs

  • Cités-Cinés, coordonné par Lise Grenier, éd. Ramsay et La Grande Halle/La Villette, 1987
  • Les Putes — cinéma, littérature, arts plastiques, sur une proposition de Guy Scarpetta, Paris, Sémiose éditions, 2009

Direction de numéros spéciaux

  • « Cinéma, théorie, lectures », numéro spécial de la Revue d’esthétique, Paris, Klincksieck, 1973 ; 2e édition revue et augmentée, 1978
  • « Pasolini » [avec Anna Rocchi Pullberg], Revue d’esthétique, nouvelle série n° 3, Toulouse, Privat, 1982 ; 2e édition revue et augmentée, Jean-Michel Place, 1992
  • « Le Cinéma en l’an 2000 », Revue d’esthétique, nouvelle série n° 6, Toulouse, Privat, 1984 
  • « Œuvres », Revue d’esthétique n° 16,  Jean-Michel Place, 1989
  • « & la Danse », Revue d’esthétique n° 22, Jean-Michel Place, 1992
  • « Écrivains, non programmables » — L’Infini n° 52, Paris, Gallimard, décembre 1995
  • « Mikel Dufrenne — La vie, l’amour, la terre »,  Revue d’esthétique n° 30, Jean-Michel Place, 1996
  • « Beauté des langues », Revue d’esthétique n° 33, Jean-Michel Place, 1998
  • « Rires — Hommage à Olivier Revault d’Allonnes », Revue d’esthétique n° 38, Jean-Michel Place, 2001

3) QUELQUES LIVRES

Noguez-Dominique-Dandys-de-l'an-2000

Dandys de l’an 2000

     « Nous sommes les dandys de l’an 2000, grands chevelus glacés, pâles et frileux,  voûtés peut-être, lèvres exsangues et serrées (sur des dents de vampires, maybe ?), dormant nus sous nos capes, à plusieurs souvent, mais le tuyau de gaz toujours  à portée de la bouche… » 

    Écrit pour partie en Amérique du Nord entre 1971 et 1975, le texte original est paru en 1977 sous un pseudonyme (Collectif Givre) dont l’éditeur lui-même, Jean-Edern Hallier, est resté longtemps dupe. Il est reparu sous mon nom en 2002, grâce à Jean-Paul Bertrand, directeur des éditions du Rocher. Il était alors accompagné d’une préface racontant les tribulations de ce manuscrit qu’avaient refusé, après avoir hésité, Christian Bourgois et Jean-Marc Roberts et qu’étaient censés avoir écrit trois marginaux. (Seul, l’historien des avant-gardes Alain Virmaux avait subodoré la supercherie.)

Noguez-Dominique-M&R

M & R

    Ce roman « musical » publié en 1981 chez Robert Laffont (et republié en 1999 au Rocher) raconte l’histoire d’un amour dont les protagonistes sont seulement désignés par une initiale, M. et R. Il est fait de quatre parties de rythme différent (allegro, adagio, vivace, lento), calquées sur les quatre saisons de l’année et sur les quatre phases de la vie amoureuse, de l’avant-rencontre à l’après- rupture, en passant par les commencements et les premières lézardes.

Noguez-Dominique-Lenine-Dada

Lénine Dada

4e de couverture :

     L’extraordinaire coïncidence qui fit se côtoyer, à Zurich, en 1916, plusieurs mois durant, Lénine et les premiers dadaïstes est longtemps passée inaperçue. Au fait, était-ce une coïncidence ? L’étude patiente et méticuleuse de cet épisode trop mal connu conduit l’auteur à une découverte stupéfiante, qui remet radicalement en cause la vision qu’on avait jusqu’ici du leader bolchevique, de sa politique et, d’une façon générale, de l’histoire contemporaine.

Noguez-Dominique-La-Colonisation-douce

La Colonisation douce (Feu la langue française ?)

     Sociologie de la colonisation culturelle ou manuel de reconquête linguistique, œuvre littéraire ou œuvre politique, cet ouvrage peut rendre des services à plus d’hommes et plus longtemps qu’on ne le croit.

Noguez-Dominique-Les-derniers-jours-du-monde

Les derniers jours du monde

4e de couverture

    6 juillet 2010, 23 heures. Dans un discours télévisé, le président de la République, les yeux rouges, annonce aux Français que de terribles événements se préparent. Depuis quelque temps déjà, les choses allaient assez mal pour décider le narrateur, scénariste de cinéma, à quitter Biarritz où il se remet d’une fin d’amour difficile. C’est le début d’une odyssée qui le mène, dans une France en proie à tous les périls, de la Côte basque ravagée par l’épidémie à Lourdes frappé par un tremble- ment de terre, de Limoges hanté par des bandes de tueurs à Paris totalement désert. Sauf à Saint-Benoît-sur-Loire, où il vit un moment en nouveau Robinson, ses errances sont l’occasion de retrouver des amis, notamment à Bordeaux, ou de rencontrer des jeunes femmes qui, sans lui faire oublier Lætitia, le terrible amour de sa vie, l’aident à passer avec moins d’angoisse ces Derniers Jours du monde.

Noguez-Dominique-Trente-six-photos-que-je-croyais-avoir-prises-a-Séville

Les 36 photos que je croyais avoir prises à Séville

Argument :

    Le voyage avait mal commencé. A-t-il vraiment bien fini ? Qui, à Séville, en cet été d’Exposition universelle, a plaqué l’autre ? Mica ou moi ? Qui est la très jeune Sévillane dont je tombe aussitôt amoureux ? Disparue. Heureusement, il y a les preuves : trente-six photos… Malheureusement, j’avais mal enclenché le rouleau et la pellicule est restée vierge. Heureusement, j’ai une bonne mémoire, je peux à peu près tout reconstituer.

Noguez-Dominique-Comment-rater-completement-sa-vie-en-onze-lecons

Comment rater complètement sa vie en onze leçons

4e de couverture

   Les gens qui réussissent leur vie nous courent sur le haricot. Comme disait Léautaud, « quelquefois, ceux qui ratent la leur sont plus intéressants » .  Surtout  s’ils savent la rater complètement. Cela demande du travail, de la persévérance, de l’entraînement.

    D’où ce livre où, pour la première fois, est  proposée une méthode rigoureuse : quarante-trois principes de base pour rater  tout ce que l’on entreprend.

    L’effort de théorisation philosophique y est utilement complété par des données mathématiques destinées à introduire  l’exactitude scientifique dans ce qu’il faudra peut-être appeler la ratologie.

    Suivent, en prime, quelques bons trucs (« Comment être vraiment  malheureux en amour », « Entreprenez une psychanalyse »,

« Devenez fumeur »),  l’analyse du ratage dans quelques professions choisies et de nombreux exercices pratiques (« comment rater une mayonnaise », « un attentat », « un cunnilingus », etc.).

    Fouillées, claires et illustrées d’exemples, les rubriques de ce guide constituent un véritable Jeu de l’oie de la vie ratée qui passionnera petits et grands.

Nouez-Dominique-Soudaine-Mélancolie-Payot

Soudaine Mélancolie

4e de couverture :

    Un jour de septembre 2009, je marchais rue de Rennes avec un léger vague à l’âme, un titre m’est venu et m’a trotté dans la tête: Soudaine mélancolie. Tout à fait celui qu’il me faudrait, me suis-je dit, pour les aphorismes modérément exaltés que j’écris de temps à autre. Cela ferait un beau livre d’automne. Même en mai.

 Extraits :

    « L’humour, c’est se lancer dans le vide,  mais avec un élastique. »

    « Si le chrétien a bien tendu la joue gauche,  il lui reste à retendre la joue droite. »

    « La modestie est l’élégance de l’orgueil. »

    « Si la mort était une solution, on ne le saurait  même pas. »

    « L’habit ne fait pas le moine, mais le moine,  pour autant, se promène rarement nu. »

    « Jeter le bébé et garder l’eau du bain. »

Noguez-Dominique-Une année-qui-commence-bien-Flammarion-2013

Une année qui commence bien

                                                                                                                                                   Je me donnais un mal fou pour vivre,
décidément.
 

                                                                                                                                                   François-Régis BASTIDE

                                                                                                                                                   La Vie rêvée, 1962, p. 336

Début du récit

    Je vais essayer de tout dire. J’ai un retard de sincérité à rattraper, il y a longtemps que j’y pense. Ce n’est pas que j’aie plus menti qu’un autre. J’en ai, tout compte fait, bien plus dit sur moi dans mes livres que beaucoup d’écrivains. Mais c’était de façon biaise, rusée, subtile, sous les dehors trompeurs de la fiction. J’étais Méphisto déclarant : « Je suis le diable ! » et personne ne le croit. À présent, je voudrais être Faust au moment de sa damnation. Dans l’effroyable jubilation de l’être résigné au mal. Sauf que je ne crois plus au mal, à ce mal-là, et que je pense qu’il n’y a pas d’autre mal, dans l’affaire que je vais conter, que celui qu’on se fait à soi-même.

    Tout a commencé le soir du dernier réveillon. Non, j’ai tort : tout s’est dénoué ce soir-là. Car, pour ce qui est des commencements, ils avaient eu lieu depuis belle lurette. Tant il est vrai que nous sommes fils de nos œuvres et, à chaque instant, de mille choses antérieures, qui dépendent ou non de nous. Certains en tirent l’idée de fatalité. Au contraire, rien n’est jamais déterminé. Les fatalités sont des fétus de paille qu’un peu de volonté ou que le caprice, l’esprit d’aventure, le goût de la liberté balayent. Je le pressentais depuis longtemps, mais d’une façon abstraite. Ce soir-là, puis dans les mois qui ont suivi, je l’ai éprouvé pour ainsi dire physiquement. Et avec une intensité, une griserie qui m’ont contraint à ce livre. Les pages que voici sont la conséquence et la transposition concrète de ce tourbillon puissant qui a tout emporté sur son passage : raison, prudence, pudeur. Et je devrais ajouter : finitude. Car cette expérience a été la découverte d’une forme d’infini dans le plus fini de la vie. Peut-être un retour vivifiant à ce qu’on appelle jeunesse — s’il est vrai, comme a dit, je crois, Henri Michaux, que « la jeunesse, c’est quand on ne sait pas ce qui va arriver ».

    Donc, le réveillon.

    J’essayais d’oublier quelqu’un. Un jeune homme, autant le dire tout de suite. Voici comment tout — tout ceci — avait vraiment commencé. C’était au mois d’octobre 1993, un après-midi, à Paris, lors d’un colloque à la Société des gens de lettres. J’étais monté sur l’estrade, à la table des orateurs, devant la grande tapisserie représentant Balzac, Dumas, Hugo, Sand, etc. J’avais laissé Dominique Desanti s’asseoir au centre, m’étais placé à l’extrême gauche. André Bourin présidait. Il avait donné la parole à Dominique. Celle-ci, de sa légendaire voix rauque et distinguée, distincte jusqu’à la lenteur, avait commencé à raconter le fameux Premier Congrès des écrivains pour la défense de la culture qui s’était tenu à Paris en 1935. On s’y serait cru. Elle parlait de Gide, Malraux, Pasternak, Breton, de maint autre, avec vie et pittoresque, comme si elle les avait alors côtoyés. Elle s’appuyait en fait sur des témoignages, avant tout sur celui de Touky, son mari, le philosophe Jean-Toussaint Desanti, assis devant nous au premier rang. On avait applaudi de bon cœur, puis posé quelques questions, puis silence. C’était à mon tour. J’avais, en une vingtaine de minutes, tenté de faire le portrait, nourri de traits empruntés principalement aux individus Gide et Sartre, du « grantécrivain », comme je disais. Aplaudissements. « Y a-t-il des questions ? »

    Alors, à peu près en face de moi, au cinquième ou sixième rang, un jeune homme s’était levé et avait pris la parole, moins pour interroger que pour donner son avis. J’avais, tout occupé que j’étais par mon propos et indisponible relativement aux sollicitations sensuelles ou de la simple curiosité esthétique, vaguement remarqué seulement qu’il était blond et agréable à regarder, assez beau en somme (je n’avais, hélas! pas encore découvert qu’il l’était en réalité au plus haut point). Ce qui m’avait retenu d’être aussitôt foudroyé, c’est peut-être qu’il était vêtu assez relâché — T-shirt et caban — et surtout qu’il n’était pas du type de jeunes gens qui, d’ordinaire, avaient ma prédilection (bruns à cheveux bouclés ou antillais). J’avais depuis longtemps renoncé aux blonds, un bon sociologue saurait sans doute en dire la raison. Pour qui n’est pas immensément séduisant et doit compter sur la disponibilité, voire la vénalité, des autres, les hasards de l’histoire et du « sous-développement » font que certains peuples sont de meilleurs viviers sexuels que d’autres : jusqu’ici (mais cela change, apparemment, à cause des Russes et des Tchèques), les peuples blonds n’en faisaient guère partie.

    C’est le surlendemain que je constatai l’extrême beauté de mon jeune interlocuteur, et de près. C’était le moment — béni et maudit soit-il, dans les siècles des siècles ! — du cocktail final, offert par une marque de champagne. On avait dressé une tente devant l’entrée, il pleuvait, le pétillant liquide coulait à flot, les mots d’esprit ruisselaient, ce qui fait qu’une humide et chaude connivence avait bien vite soudé dans cet espace restreint les participants à la fête, connus ou inconnus, jeunes ou vénérables. Il y avait là Jean-François Lyotard, Noël Arnaud, les animateurs de la Pie rouge, troupe de théâtre rouennaise, bien d’autres, avec qui j’avais échangé des propos de plus en plus joyeux. Il me semble par exemple que c’est à ce moment-là que Lyotard, jusqu’ici phénoménologue dérivant et gauchiste de haut vol, m’avait annoncé qu’il préparait, ô surprise ! une biographie de Malraux. À un moment, Jean Tardieu était passé. De petits groupes s’étaient formés, dont l’un d’« inconnus », comprenant une ou deux dames et des jeunes gens… dont le jeune blond de l’avant-veille. Je venais de finir une conversation, peut-être avec Martine Segonds-Bauer ou José-Luis Diaz, les organisateurs du colloque, et me trouvais provisoirement seul, ma coupe à la main. Et je me revois entendant l’une des dames, une graphologue polygraphe aux cheveux teints et à la carte de visite facile, bougonnant devant son petit auditoire qu’« il y avait beaucoup d’homosexuels dans le monde littéraire ». Et alors, provocateur et dansant, le jeune homme blond avait répliqué d’une voix fort distincte : « Moi, s’il faut être homosexuel pour être édité, je n’hésiterai pas! »

    Un temps, alors (comme on dit dans les pièces de théâtre). Le jeune homme blond est en face de moi à deux mètres et me regarde. Je le regarde. Qui s’approche de l’autre ? Plus tard, réévoquant ensemble, réhabitant intensément cette scène primitive, nous nous attribuerons chacun l’initiative. En vérité, elle fut conjointe, comme par une attraction mutuelle — et peut-être, si j’étais pessimiste, pourrais-je dire que ce fut le seul moment de pleine réciprocité qui exista jamais entre nous, réciprocité dans l’attrait autant que dans l’attente. Nous voici donc les yeux dans les yeux, très près, à une distance un tout petit peu inférieure à celle que, sans que nous en soyons bien conscients, notre tradition culturelle nous impose. Ses yeux bleus dans mes yeux, ses lèvres bien dessinées tout près des miennes. Et cependant je suis tout à ce qu’il me dit, qui est comme une succession de coïncidences miraculeuses : lui aussi a fait une grande école — HEC, mais il a eu des amis rue d’Ulm —, lui aussi écrit (un roman, pour être précis), lui aussi a habité rue de Seine, etc. Même si la distance entre nos visages, déjà réduite de son fait plus que du mien, reste constante, c’est comme si la découverte de chacune de ces similitudes nous rapprochait un peu plus encore l’un de l’autre, à la façon, au cinéma, d’un zoom ou d’une série de plans de plus en plus gros. Un presque baiser sur la bouche, nos haleines confondues.

    À présent que plusieurs années ont passé et que nous ne nous voyons plus (j’avais d’abord écrit : « et que notre histoire est finie », mais qui peut en jurer ? en moi l’espoir, le fol espoir, ne mourra jamais), je me dis que c’était là aussi l’effet de cet extraordinaire mimétisme, de cette imagination ébouriffante et immédiatement opérante qui en faisaient un mythomane imparable. Par désir de lever toutes mes défenses et d’entrer dans mon intimité pour me séduire, il se moulait sur moi, se faisait mon double, mon jeune double brillant et beau.

    Toujours est-il que nous échangeâmes adresse et numéro de téléphone. Car il fallut se quitter. J’en étais désespéré. J’aurais voulu rester de longues minutes encore, des heures, dans la proximité radieuse de ce visage et de ce corps. Mais j’avais depuis longtemps rendez-vous à 21 heures chez des amis pour une soirée littéraire. Ce terme est quasiment grotesque, je le sais. Il désigne une de ces rencontres régulières entre écrivains esseulés qu’organisaient alors Jean-Philippe Domecq et Belinda Cannone dans leur appartement de la rue La Fayette. On y apportait son boire, sinon son manger, et son parler. On y discutait roman, aveu, description, genres; certains y lisaient des textes, d’eux ou d’autres; des professeurs de lettres s’y glissaient parfois, tenant longuement et savamment le crachoir sur des auteurs à la mode chez les universitaires ou sur des points de théorie. Il m’aurait coûté de renoncer à l’une de ces réunions : j’avais à cœur d’y être le plus assidu possible, je n’en avais jusque-là manqué aucune, il me semblait sans doute que mes amis étaient la nouvelle avant-garde, qu’il y allait de mon destin littéraire.

    Pourtant, si j’avais séché la séance, comme l’idée m’en traversait par instants l’esprit, le jeune Cyril et moi — Cyril : je forme enfin ici pour la première fois les lettres de ce prénom que j’ai écrit, depuis, plus de dix mille fois peut-être et qui a régné si longtemps sur ma vie ! —, nous aurions quitté de concert l’Hôtel de Massa, un aparté véritable aurait pu commencer entre nous qui nous aurait rendus bien plus intimes que cette conversation de cocktail, nous aurions dîné ensemble et puis… Mais non. Au fond de moi, une petite voix me décourageait : « Quand bien même tu le convaincrais de prendre un dernier verre chez toi, que ferais-tu ensuite ? par quel miracle obtiendrais-tu de lui — et d’abord, tout simplement, trouverais-tu la force de lui demander — ce que tu n’as jamais osé solliciter que d’êtres qui avaient auparavant clairement annoncé la couleur, c’est-à-dire leur vénalité ou, beaucoup plus rarement, leur désir ? »

    Ce qui me donna la force de rompre un entretien si doux, ce fut donc la conviction qu’au point où nous en étions rien de mieux ne pourrait m’arriver ce jour-là. Ce en quoi j’avais tort. Cyril m’a expliqué plusieurs fois, depuis, que si j’étais parti avec lui à cet instant nous aurions probablement fait l’amour, mais aussi que nous ne nous serions plus jamais revus ensuite. Comme l’araignée ou la mante religieuse qui dévore son mâle sitôt l’acte fait, il avait sans doute alors une conception de la sexualité — du moins de l’homosexualité — comme hapax : à la manière des mots pour l’étrange peuplade imaginée par Paulhan dans l’exergue des Fleurs de Tarbes, les partenaires inconnus, pour lui, « ne pouvaient servir qu’une fois ».

    J’aurais dû partir aussitôt après cet au revoir. Alors, enchanté, ébloui, dans l’évidence de son émotion autant que de la mienne et la certitude qu’il ne mettrait pas quarante-huit heures pour me téléphoner, aidé par la pluie et le champagne, j’aurais cheminé jusqu’à la rue La Fayette dans le tiède silence qui sied aux bonheurs qui commencent. Au lieu de quoi, malgré moi, je traînai. Il fallait saluer Untel ou Unetelle, je dus rire, parler encore, peut-être même boire une dernière coupe, ce qui prit des minutes. Assez pour m’amener— au moment où, enfin, je quittais les lieux — à une découverte désagréable quoique, dans la hâte, perçue de façon presque subliminale : non seulement mon nouvel ami, lui non plus, n’était pas parti mais, loin d’être dans le deuil rêveur de notre séparation, il était occupé, avec un ou deux comparses, à donner la réplique, tout aussi joyeusement qu’à moi quelques instants plus tôt, à une espèce d’aventurière blonde un peu blette, genre rimmel et turban, qui le dévorait du regard et lui faisait des mines. J’aurais dû prêter plus d’attention à cette vision déplaisante : car, au fond, elle m’annonçait mon destin en toute clarté. Avec ce jeune homme, je n’aurais jamais vraiment l’exclusivité.

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Prix Jean-Jacques Rousseau 2014

9782228911177

La Véritable Origine des plus beaux aphorismes

 

Trois extraits

I

« L’amour est enfant de Bohême, / Il n’a jamais connu de loi »

Henri MEILHAC et Ludovic HALÉVY,

librettistes de Carmen (1875), opéra de Georges Bizet, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée (1845)

 

    Ces deux vers forment le célébrissime début du 2e couplet de la habanera chantée par Carmen dans la scène 5 de l’acte I de l’opéra de Bizet. Il semble que Bizet ait personnellement mis la main à la plume dans l’élaboration de ces vers. Ils constituent la réponse de Carmen aux questions pressantes de ses jeunes soupirants : « Carmen, dis-nous quel jour tu nous aimeras. » Cette habanera n’existe pas dans la nouvelle de Mérimée.

    Rien ne résume mieux Carmen que cette « havanaise » : c’est sa profession de foi, son programme amoureux. L’amour, bohémien comme elle, est pour elle une fatalité ou un caprice auquel nul ne peut se soustraire, surtout pas les hommes qui ont l’heur de lui plaire. C’est, par ailleurs, un combat, comparable à la corrida : on rencontre ici des expressions de défi presque semblables à celles de l’air du torero Escamillo à l’acte II (« si je t’aime, prends garde à toi ! » préfigure « toréador, en garde ! »).

    La grande caractéristique (frustrante) de Carmen, c’est peut-être justement cette tonalité violente qu’y a d’emblée et constamment l’amour. On n’y voit jamais les deux amants en pleine réciprocité amoureuse et se l’avouant : toujours l’un aime plus que l’autre, surtout Don José. Et quand Carmen avoue « je suis amoureu-euse » (à l’acte II, scène 4), c’est en l’absence de celui qu’elle dit aimer. Bref, les deux amants n’ont jamais de vrai duo. On aura évidemment plus de satisfaction, de ce point de vue, avec le Tristan et Ysolde de Wagner ou même La Traviata de Verdi et Tosca de Puccini, où l’injuste goujaterie dans un cas, l’excessive jalousie dans l’autre ont beau introduire un coin entre les protagonistes, ils trouvent le moyen à plusieurs reprises de se dire mutuellement leur amour. Un tel amour partagé est exprimé une fois, sans doute, dans Carmen, mais c’est celui qui unit Carmen à Escamillo, rival de Don José, à l’acte IV (« Si tu m’aimes, Carmen… — Oui, je t’aime Escamillo… ») — et quel duo sublime alors !

 

 

 

 

II

« Quand la borne est franchie, il n’est plus de limite »

François PONSARD

L’Honneur et l’Argent [1853], acte III, scène 5

(Paris, Michel-Lévy, 1853 ; 4e éd. 1865 Bielefeld, Velhager & Klasing, p. 69)

 

    Ce vers figure dans le passage suivant :

 

LAURE, retirant sa main

Vous m’effrayez ! — Je vois bien que j’ai tort,

Et que mon imprudence excite ce transport.

Quand la borne est franchie, il n’est plus de limite,

Et la première faute aux autres nous invite.

 

LUCILE, se retirant au fond du théâtre

Ah ! le raisonnement ! Tout est perdu.

 

GEORGE

Quoi donc ?

(etc.)

 

    Cette phrase a été prononcée par Georges Pompidou lors d’une de ses conférences de presse, et l’on s’est longtemps demandé de qui elle était. On a fini par la retrouver dans le commentaire d’une vignette de La Famille Fenouillard, bande dessinée de Christophe (pseudonyme de Georges Colomb par allusion au découvreur de l’Amérique) publiée en 1893 chez Armand Colin après parution en feuilleton à partir de 1889. La vignette, située page 178 dans l’édition Armand Colin de 1947, représente les deux filles Fenouillard, Artémise et Cunégonde, en train de se crêper le chignon sur une banquise. La phrase, entre guillemets, est introduite comme suit : « Or, comme l’a dit judicieusement un auteur célèbre : “quand la borne est franchie, il n’est plus de limites !”… »

    C’est Gabriel Matzneff qui m’avait mis sur cette piste. Je pensai d’abord, comme lui, que l’« auteur célèbre » était Christophe lui-même. Mais pourquoi une façon si tarabiscotée de se désigner soi-même ? Un hasard m’a prouvé que j’avais raison de douter. Ce hasard, ce fut l’écoute à la radio, puis la lecture en volume du poème de Verlaine « Læti et errabundi ». Dans ce poème, si émouvant, publié pour la première fois dans La Cravache, le 29 septembre 1888, et repris dans Parallèlement en 1889, l’un des rares textes où Verlaine évoque sa vie avec Rimbaud dont il n’a alors plus de nouvelles, on lit soudain :

 

[Nous allions…]

Laissant la crainte de l’orgie

Et le scrupule au bon ermite,

Puisque quand la borne est franchie

Ponsard ne veut plus de limite.

 

    L’auteur de cette apparente lapalissade était nommé : François Ponsard, poète et dramaturge (1814-1867), auteur de L’Honneur et l’Argent, comédie qui connut un grand succès au théâtre de l’Odéon au début du Second Empire.

    Parmi les premiers à l’avoir épinglé pour ce vers : Flaubert, dans ses notes pour le Dictionnaire des idées reçues publiées par Maupassant en 1884[1], et Albert Cim, auteur de Récréations littéraires. Curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc., Hachette, Paris, 1920[2].

« Bévues » : cette phrase a dû devenir célèbre, effectivement, comme exemple de bévue ridicule. On a dû la reprendre longtemps comme scie pour plaisanter. Cependant, elle n’est qu’en apparence une tautologie. Elle pourrait être d’Aristote ou de tout autre bon philosophe. Elle signifie que, lorsqu’on entre dans un territoire inconnu, on n’y a plus de repères et que les valeurs y sont à réinventer. Ou que, si l’on transgresse une fois la norme, on ne se laissera plus arrêter par rien. C’est la définition de la démesure (hubris, en grec) — cette démesure contre laquelle le chœur d’Œdipe roi met les humains en garde : « Lorsque la démesure s’est gavée follement, sans souci de l’heure, ni de son intérêt, / et lorsqu’elle est montée au plus haut, sur le faîte, la voilà soudain qui s’abîme dans un précipice fatal[3]. »

    On pourrait déchiffrer aussi, dans la proximité de cette fausse lapalissade, les conséquences du « Dieu est mort » de Nietzsche, tel que le commente Martin Heidegger (« Le mot de Nietzsche “Dieu est mort” » [1943], traduction française de Wolfgang Brockmeier, Arguments n° 15, 3e trimestre 1959, pp. 2-13, recueilli dans Chemins qui ne mènent nulle part [Holzwege] Gallimard, coll. Tel, 1996 ). La mort de Dieu est un thème qu’on peut faire remonter à Plutarque. Celui-ci raconte, en effet, au livre 30 de son traité sur Le Déclin des oracles [De defectu oraculorum], qu’un de ses compatriotes, Épithersès, disait avoir entendu au large de l’île de Paxos une voix annoncer que « le grand Pan était mort » [ὁ μέγας Πὰν τέθνηκεν], puis, comme la phrase était criée par un marin vers la terre en vue de Palode[4], un grand gémissement mêlé à un grand effroi se fit entendre au loin, comme venu d’un grand nombre de voix.

    Pascal reprend la phrase dans ses Pensées (section XI, 695, éd. Brunschvicg) : « Prophéties.— Le grand Pan est mort. » Hegel, enfin, termine un de ses articles de jeunesse dans leKritisches Journal der Philosophie, « Foi et Savoir » [Glauben und Wissen] (1802), en observant que « le sentiment que Dieu lui-même est mort » est « le sentiment sur lequel repose la religion de l’époque nouvelle ».

    Nietzsche ne dit pas le contraire : il consacre en 1882 un long morceau du Gai Savoir (livre III, n° 125) intitulé « Le Forcené » (on traduit quelquefois aussi par « L’Insensé »), à la mort et même au meurtre de Dieu (« Dieu est mort. Dieu reste mort. Et c’est nous qui l’avons tué ! »). Et, en 1886, au début (n° 343) du livre V de la même œuvre, il écrit : « Le plus important des événements récents : le fait que Dieu est mort, que la foi en le Dieu chrétien a perdu sa plausibilité, projette déjà sur l’Europe ses premières ombres. » Nietzsche, fait observer Heidegger, ne parle cependant pas seulement du Dieu chrétien, mais de ce qu’il représente pour lui : le monde supra-sensible en général, tel qu’il apparaît chez Platon, comme lieu de l’intelligible, fondement des valeurs et seul vrai monde. Que signifie, dans ces conditions, « Dieu est mort » ? Est-ce que cela veut dire qu’il suffit de le remplacer par de nouvelles valeurs, celles, notamment, qui ont fait suite au déclin de la chrétienté et à l’avènement des Lumières : l’idée de progrès, le bonheur pour tous ici-bas ?

    Non. Car cela ne changerait à peu près rien :

    Si Dieu, comme cause supra-sensible et comme fin de toute réalité, est mort, si le monde supra-sensible des Idées a perdu toute force d’obligation et surtout d’éveil et d’élévation, l’homme ne sait plus à quoi s’en tenir, et il ne reste plus rien qui puisse l’orienter[5].

 

    Ce serait instituer un nihilisme incomplet. Ce ne sont pas simplement les valeurs qu’il faut changer, mais la façon même de les poser. « Le renversement des valeurs, c’est le renversement de la façon même de valoriser » (Heidegger[6]). Ainsi seulement on atteindra un nihilisme complet. Ainsi seulement, la borne franchie, on retrouvera des limites… en repassant en deçà de la borne et en s’arrimant aux racines mêmes de la vie, c’est-à-dire à la « volonté de puissance ». Mais c’est une autre histoire et nul n’est obligé d’être nietzschéen jusqu’au bout !

 

[1] Voir le site : http://jb.guinot.pagesperso-orange.fr/pages/maupassant84b.html.

[2] Texte sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k745749.pdf.

[3] Sophocle, Œdipe roi, 2e stasimon, 1ère antistrophe.

[4] Voir texte grec et traduction italienne sur http://www.skuolasprint.it/versione-plutarco/il-grande-pan-e-morto.html.

[5] Martin Heidegger, « Le mot de Nietzsche… », op. cit., , p. 4, 2e col., 3e §.

[6] Ibid., p. 7, 2e col., 3e §.

 

 

III

« Dès qu’il y a puritanisme, il y a danger pour la révolution, puisque le puritanisme étant un effet sexuel de la réaction, cette réaction-là risque fort d’en entraîner d’autres »

René CREVEL

Lettre de janvier-février 1935 à Klaus Mann

Les Inédits. Lettres, textes, Le Seuil, 2013, p. 214

 

    Passage complet :

En France, nous avons un homme qui avant et après la révolution de 1789 fut un des hommes les plus audacieux sexuellement, les plus révolutionnaires pratiquement et intellectuellement. Ce fut le marquis de Sade. Si je réécris un nouveau roman (je crois que ça viendra d’ici quelques mois), je veux qu’il soit très explicite du côté sexuel. Dès qu’il y a puritanisme, il y a danger pour la révolution, puisque le puritanisme étant un effet sexuel de la réaction, cette réaction-là risque fort d’en entraîner d’autres.

 

    On dit toujours que Crevel a voulu réconcilier ses deux engagements : le surréalisme et le communisme. Et qu’il est mort (volontairement), entre autres, de n’y être pas parvenu. Côté mœurs, la synthèse était pourtant possible : on était quasiment aussi coincé des deux côtés, avec un André Breton et un Paul Éluard homophobes d’un côté (du moins l’Éluard du début, qui va perturber en 1930 la première de La Voix humaine de Cocteau à la Comédie française) et, de l’autre côté, ce n’était guère mieux. Mais justement, sur ce plan, aucun côté ne collait avec la bisexualité et le besoin de liberté de Crevel. Besoin qui apparaît bien — qui claque — dans ce passage de sa lettre à Klaus Mann.

    Un dimanche midi de je ne sais plus quelle année (à la fin des années 1970 ou au début des années 1980), je déjeunais chez Colette Dumur, rue Guénégaud, et elle avait invité aussi son frère, le critique de théâtre du Nouvel Observateur, que je connaissais un peu. Entre la poire et le fromage, je me souviens que celui-ci nous avait raconté sur un ton de grande véracité, comme une anecdote authentique, qu’un jour, en plein surréalisme triomphant, Aragon et Crevel avaient couché ensemble et que, la chose faite, l’un des deux avait dit à l’autre, d’un ton mi-effrayé mi-hilare : « Si Breton nous voyait ! » Je me suis toujours demandé comment la réplique avait pu arriver aux oreilles de Guy Dumur. Comme il était peu probable qu’il y ait eu un tiers témoin de l’affaire, je m’étais dit que Dumur ne pouvait la tenir que d’un de ses deux protagonistes supposés, et plus censément d’Aragon que de Crevel, mort quand, lui, Dumur, n’était qu’un enfant.

    C’est égal, « puritanisme », « révolution », « réaction » : les mots de Crevel, sentent leur homme de gauche, voire d’extrême-gauche, et sonnent étrangement à une époque — trois quarts de siècle plus tard — où une partie de la gauche au pouvoir défend sur la prostitution des positions parmi les plus puritaines qui aient été soutenues depuis que la République existe en France.

    « Puritanisme ». Je ne crois pas que le mot ait beaucoup changé de sens depuis Crevel. Dans l’affaire récente que j’évoque, en tout cas, il repose sur trois atteintes à la raison : l’amalgame, la synecdoque, le déni de conscience. 1) L’amalgame : il prétend, par exemple, viser la traite des femmes et le proxénétisme — ce qui est bien —, mais vise en réalité, par extension et ricochet, tout acte sexuel tarifé (ou simplement contractuel) entre deux adultes consentants. Sous prétexte de traite, c’est la sexualité libre et hors mariage que pourchassent les croisés de la pureté. C’est comme si, de ce qu’il y a des travailleurs au noir et des fraudes alimentaires dans certains établissements, on déduisait qu’il faut interdire tous les restaurants. 2) La synecdoque (ou façon de prendre la partie pour le tout) : le combat puritain prétend viser la « marchandisation des corps », mais vise en réalité le sexe et rien que le sexe : les mêmes qui trouvent normal, en tout cas supportable, que des hommes vendent leur « force de travail », c’est-à-dire leurs mains, leurs os, leurs muscles, pour casser des cailloux, s’étranglent qu’ils puissent louer leur queue pour faire jouir des dames ou des confrères peu favorisés par la nature. C’est que, du corps, on sort le sexe — comme on sort un perturbateur d’une réunion et aussi comme on sort l’hostie du ciboire. Cette séparation, cette sacralisation — ce tabou — est une invention des religions monothéistes. L’athéisme et, plus généralement, la laïcité n’en ont rien à faire. Pour l’un comme pour l’autre, le corps est un tout profane dont chaque partie ne vaut ni plus ni moins que les autres. 3) Enfin, le déni de conscience — et, partant, de liberté. Quel est le raisonnement des dames patronnesses du sexe et de leurs compères s’adressant aux prostituées ? Celui-ci : « Vous ne savez pas parler, je parle à votre place. Vous ne savez pas penser, je pense pour vous. Vous dites que vous consentez, mais vous ne consentez pas réellement. Je sais mieux que vous ce que vous pensez. Je sais mieux que vous ce qui est bon pour vous. Amen. »

    Et derrière tout cela, quoi ? De moins en moins bien déguisés en combat pour la dignité et accessoirement en progressisme : la haine du plaisir (du sien et surtout de celui d’autrui), le besoin de surveiller les autres, la passion d’interdire.

 

 

 

Début de la postface

    J’ai cette maladie : je veux toujours savoir quel est l’auteur véritable d’une citation. La plupart du temps il s’agit d’aphorismes. C’est-à-dire de définitions ou d’observations brèves, sous-tendues par une figure de rhétorique, généralement le paradoxe, ou par une allusion à une phrase antérieure connue, et agrémentées d’un jeu sur les mots (répétition ou assonance). Par exemple : « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point » de Pascal, ou « L’amour […] n’est que l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes » de Chamfort, ou « Prolétaires de tous les pays, je n’ai pas de conseils à vous donner » de Scutenaire. Dans le meilleur des cas, c’est une épigramme concentrée, un haïku drôle, un jeu de mot qui va loin. Mais j’aimerais élargir mon proposà tous ces concentrés de sagesse, ces formes de brio, de drôlerie qui peuvent s’appeler aussi « devinette», « propos », « bon mot », «mot d’esprit», «apophtegme», « adage », «maxime», «proverbe», « dicton », «locution» — « réplique », même, pour faire place au théâtre et au cinéma — et qui sont, au fond, la quintessence de la littérature, le plus ancien, le plus durable, le plus dense et le plus fondamental de celle-ci. L’un des critères du texte littéraire étant, justement, d’être assignable à un individu particulier, ce livre, qui attribue définitivement un nom à chacune de ces merveilleuses phrases qui en avaient plusieurs ou n’en avaient aucun, a comme intérêt premier de faire entrer dans la littérature des trésors qui n’y étaient pas.

    Encore une chose sur l’aphorisme : il est, dans la littérature, ce qui est le plus concis, donc le plus proche de son contraire, le silence. Par là le plus précieux.

    L’origine, maintenant. Il y a deux possibilités. Première possibilité : on croit que l’aphorisme qu’on étudie est du genre « Qui rit le vendredi pleure le dimanche », ancêtre de notre « Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera », que le linguiste Antoine Oudin caractérisait déjà en 1640, dans ses Curiositez françoises, comme un « proverbe du vulgaire ». C’est-à-dire qu’on le rejette dans la nuit des temps et qu’on l’attribue, comme on dit, à la « sagesse des nations ». … Avant de découvrir parfois que c’est l’œuvre relativement récente d’un écrivain précis. Ainsi « Pour vivre heureux, vivons caché », qu’on croit souvent un proverbe sans âge, et qui est un vers de Jean-Pierre Claris de Florian, écrit en conclusion à l’une de ses Fables, dans les dernières années du XVIIIe siècle.

    Deuxième possibilité : la phrase paraît manifestement l’œuvre d’un individu précis, mais à l’identité incertaine. D’abord, pourquoi « manifestement » ? Quels sont les critères intuitifs ou explicites qui font que l’on peut attribuer une citation à un individu précis, auteur ou homme d’esprit, situé dans l’histoire, plutôt qu’à l’anonyme, intemporelle et imprécise masse d’hommes plus ou moins sages qu’on englobe, justement, dans des expressions comme « sagesse des nations » ou « sagesse populaire » ? Le plus souvent, parce qu’elle passe par une forme poétique éléborée ou parce qu’elle repose sur un mot d’esprit, plus paradoxal et subtil que la moyenne des conseils de gros bon sens qui constituent la sagesse collective de l’humanité. Comme le remarquait récemment Éric Chevillard en commentant un recueil de dictons, « pour ce qui est de l’imaginaire, l’être humain est décidément plus intéressant considéré individuellement que dans ses productions collectives ».

    Exemple : « Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi ». Cette définition servait d’exergue à L’Égoïste, magazine de luxe à parution irrégulière — « spasmodique », même, disait Nicole Wisniak, sa fondatrice et directrice. On voit bien que ce n’est pas une phrase du même type qu’« Après la pluie, le beau temps » ou « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ». Nicole Wisniak a déclaré publiquement, en décembre 2000, qu’elle ne savait pas de qui était cette belle définition et qu’elle donnerait beaucoup pour le savoir. Je l’ai vue, pour ma part, attribuée à Eugène Labiche, notamment par le lettriste Gabriel Pomerand, dans son Petit Philosophe de poche, malheureusement sans référence.

    Revenons à nos supputations. La phrase considérée a un auteur, c’est sûr, mais on ne sait pas qui. Rares sont ceux qui le reconnaîtront et se contenteront d’un : « Comme a dit je ne sais plus qui ». On donnera un nom, celui qu’on entend le plus souvent associé à la citation, ou même qu’on entend le plus souvent en général. Car on ne prête qu’aux riches et il y a, dirait-on, des gens plus riches que d’autres dans l’ordre de la créativité drôle, de l’humour, des mots d’esprit. Ainsi sont d’ordinaire particulièrement mis à contribution Voltaire, Chamfort, Jules Renard, Oscar Wilde, Paul Valéry, Jean Cocteau, Boris Vian ou Woody Allen.

    On pourra multiplier ici les distinguo, séparer les citations qui ont deux ou trois pères putatifs de celles qui, à la longue, n’en ont plus qu’un (comme, par exemple, « Je hais les tours de Saint-Sulpice : / Quand, par hasard, je les rencontre, / Je pisse / Contre », attribué par mes amis les plus sérieux à Raoul Ponchon, mais sans qu’aucun ait jamais trouvé le titre et la page du recueil où cette épigramme aurait été publiée). Des citations aussi incertaines n’ont pas droit à plus de considération que la prétendue phrase de Sénèque mise par Poe en épigraphe à sa « Lettre volée » (« Nil sapientiæ odiosius acumine nimio ») ou que les sentences pittoresques rapportées par Jean Paulhan dans ses exergues ou ses dédicaces, dont on ne peut décider si elles ont été un peu ou totalement inventées par lui. Tous ces cas reviennent au même : on n’a pas la référence.

    Or, sans référence, une citation ne vaut rien. Même une citation purement orale comme « Mme Bovary, c’est moi » a une référence. Comme le dit l’excellent Paul Desalmand, écrivain et « citatologue », « une citation sans référence est aussi utile qu’une horloge sans aiguilles[7] ». L’absence de référence empêche de vérifier : 1) l’existence ; 2) l’exactitude ; 3) le sens originel de la phrase. Savoir dans quel texte et quel contexte se trouvait à l’origine la formule examinée, ne serait-ce que pour en comprendre le sens exact, et aussi pour étendre la connaissance qu’on a de son auteur et des questions qu’il traite: telle est, assurément, la raison d’être essentielle des longs efforts qui ont abouti à ce livre commencé il y a plus de dix ans.

    Donner la référence précise d’une citation, c’est, d’abord, prouver qu’on a été la chercher à la source, dans le texte même, et qu’on ne la tient pas de deuxième ou de troisième main, voire d’aucune main du tout — qu’on ne se moque donc pas du lecteur.

    C’est aussi, de fait, aider le lecteur à pousser ses investigations, à faire de quelques mots un tremplin pour plonger dans un océan inconnu et merveilleux, pour, comme on dit, se cultiver — mais pas seulement : pour penser, aussi, et, qui sait, changer sa façon de penser. Cela n’est pas rien ; c’est la délicieuse et interminable dérive qu’on appelle la curiosité intellectuelle, celle qui, de page en page, de livre en livre, d’auteur en auteur, de culture en culture, de pays en pays, nous rend véritablement citoyen du monde.

    Il est possible que ces recherches en paternité, qui ont, avouons-le, un côté chasseur de primes, soient, en outre, un effet tardif du romantisme, épris d’originalité et de génie individuel, donc de signatures précises. C’est peut-être aussi une déformation professionnelle d’universitaire (pour qui, en principe, dans un article ou une thèse, chaque citation d’autrui doit être avouée, ce qui est déjà beaucoup, remise dans son contexte et référencée). On pourrait également y repérer une obsession de la première fois, une sorte de complexe de Télémaque à la recherche de celui qui l’a précédé, le désir de retrouver le moment où quelqu’un a vraiment inventé quelque chose. Notons qu’il ne s’agit pas simplement d’une histoire de preuve et de texte. La curiosité à l’œuvre est superlative, elle ne vise pas seulement l’origine mais l’originel : on voudrait avoir le manuscrit même, avec ses ratures; mieux : on aimerait savoir quand et comment c’est venu. Bref, par delà les pays et les siècles, au bout de la chaîne anonyme et abstraite de la transmission et de l’enquête, il y a, dirait-on, le désir désespéré de rencontrer quelqu’un.

    Il y a enfin, dans tout cela, une volonté de rendre justice. Rendre à Horace ce qui est à Horace et à Goethe ce qui est à Goethe, mais aussi, moindre gibier, à Destouches ce qui est à Destouches et à Ponsard ce qui est à Ponsard. Aller à rebours de l’esprit du temps, le temps d’Internet, temps de grégarisme et de plagiat — même s’il est vrai que ce temps a connu une longue préhistoire.

 

[7] Lettre de Paul Desalmand à l’auteur, 9 juillet 2008.

 

Index des citations

(en gras celles qui sont l’objet d’une entrée complète)

Les absents ont toujours tort

À chaque jour suffit sa peine

À défaut de génie

Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !

Ah! si je pouvais deux fois naître…

Les amis qui cessent d’être vos amis…

L’amitié, c’est une seule âme habitant deux corps

L’amour est enfant de Bohême

L’amour est un châtiment. Nous sommes punis de n’avoir pas pu rester seuls.

L’amour […] n’est que l’échange de deux fantaisies…

L’amour, — une rencontre de deux salives…

Après moi le Déluge

L’art d’aimer ? C’est savoir joindre à un tempérament de vampire…

L’art naît de contrainte, vit de lutte, meurt de liberté

Assumer le plus possible d’humanité…

Au commencement était l’action

Aὐτοῦ γὰρ καὶ Ῥόδος καὶ πήδημα

Autou gar kaï Rhodos kaï pèdèma

Avant c’était mieux. Après ce sera mieux. Pauvre présent !

Beauté de la littérature. Je perds une vache. J’écris sa mort…

Les bêtes du Bon Dieu ne sont pas des canards sauvages.

Better be imprudent moveables than prudent fixtures

Better to write for yourself and have no public…

Bientôt tu auras tout oublié, et bientôt tous t’auront oublié

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée

Le calembour est incompatible avec l’assassinat

Le calembour est la fiente de l’esprit qui vole

Carpe diem

C’est avec les beaux sentiments que l’on fait la mauvaise littérature

C’est dans ce meuble délicieux que nous oublions…

C’est dans la négation de soi…

C’est en étant le plus particulier qu’on sert le mieux l’intérêt le plus général

C’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit

La chaise est une critique de l’arbre plus intéressante que l’incendie de forêt

Chassez le naturel, il revient au galop

Les cœurs bien pensants…

Cordonnier, pas plus haut que la chaussure!

La critique est aisée et l’art est difficile

La culture […], c’est ce qui demeure dans l’homme, lorsqu’il a tout oublié

Dans l’amour […], même aux confins de l’horreur et de la démence…

Dans Mme Bovary, je n’ai eu que l’idée de rendre un ton gris…

Dieu est mort

D’où les colères et les larmes

Le droit de se contredire et le droit de s’en aller

L’éducation doit être dure pour que la vie soit douce

Ἐγγὺς μὲν ἡ σὴ περὶ πάντων λήθη, ἐγγὺς δὲ ἡ πάντων περὶ σοῦ λήθη

Eggus men hè sè péri pantôn léthè ; eggus dé hè pantôn péri sou léthè

Eheu fugaces, Postume, Postume, labuntur anni

L’envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres

Ex Pompeio Pompeianus

Festina lente

Fuyantes, hélas, Postumus, Postumus, glissent les années

La gloire est le deuil éclatant du bonheur

Le grand Pan est mort

Hâte-toi lentement

Hic Rhodus, hic salta !

Ho mégas Pan tethnêken

L’homme est ce qu’il fait !

L’homme est un loup pour l’homme

L’homme est un misérable petit tas de secrets

L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive

Homo homini lupus

Homo sum : humani nil a me alienum puto

L’humour est une façon de se tirer d’embarras sans se tirer d’affaire

L’humour : la politesse du désespoir

I have always disliked myself…

Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre…

Il ne suffit pas d’être heureux : il faut encore que les autres ne le soient pas

Il n’y a pas d’amour. Il n’y a que des preuves d’amour

Il n’y a pas de petite injustice

Il te faudra laisser la terre, et ta maison, et ton épouse

Inde iræ et lacrimæ

Io sono una forza del Passato

J’ai fait le calcul : la littérature peut nourrir un pinson, un moineau

J’ai toujours éprouvé de l’aversion pour moi-même…

Je ne peux vivre ni avec toi ni sans toi

J’en ferai un pompéien

Je suis homme : rien de ce qui est humain ne m’est étranger

Je suis une force du Passé

Je veux tout, tout de suite

Je vois et approuve le bien ; et je fais le mal

Liber non potes et gulosus esse

Linquenda tellus et domus et placens / uxor

Lorsque la démesure s’est gavée follement…

Madame Bovary, c’est moi

Mais du rosier les feuilles vertes / Durent beaucoup plus longuement

Mettons enfin que je n’ai rien dit

Μία ψυχὴ δύο σώμασιν ἐνοικοῦσα

Mieux vaut écrire pour soi-même et n’avoir aucun public…

La morale nous ordonne d’aimer nos ennemis…

Naturam expelles furca, tamen usque recurret

Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant

Im Anfang war die Tat

Je ne suis qu’un petit enfant qui s’amuse…

Kai kérameus kéramei kotéei kai tektoni tektôn

Kαὶ κεραμεὺς κεραμεῖ κοτέει καὶ τέκτονι τέκτων

La littérature est un des plus tristes chemins qui mènent à tout 

Littérature : […] un art à la merci de millions d’analphabètes

Μή, φίλα ψυχά, βίον ἀθάνατον / σπεῦδε…

Mè, phila psucha, bion athanaton speudè…

N’aspire pas, chère âme, à la vie éternelle…

Nathanaël, à présent, jette mon livre !

Nathanaël, quand aurons-nous brûlé tous les livres !

Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement sages

Nec tecum possum uiuere nec sine te

Ni Dieu ni maître

Notre ennemi, c’est notre maître

Nulla dies sine linea

Nul ne veut son mal sciemment

L’œuvre classique ne sera forte et belle…

Ô campagne, quand te verrai-je !

μέγας Πὰν τέθνηκεν

On aime mieux dire du mal de soi-même que de n’en point parler

On est à Rhodes : saute !

On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs

On ne peut être à la fois libre et gourmand

L’optimiste pense qu’une nuit est entourée de deux jours…

O rus, quando ego te aspiciam !

La parfaite raison fuit toute extrémité

Pas question de devenir un de ces vieux messieurs…

Les passions ne sont que les divers goûts de l’amour-propre

Pas un jour sans une ligne

Peu de gens sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est utile…

La philologie mène au pire

Le plus beau compliment que je puisse faire à une femme…

Plutôt l’imprudence que l’immobilisme

La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet…

La politique est un chapitre de la météorologie…

Le potier en veut au potier et le charpentier au charpentier

Pour être littérateur, il ne suffit point…

Pour vivre caché, vivons heureux

Pour vivre heureux vivons caché

La preuve du pudding, c’est qu’on le mange

The proof of the pudding is in the eating

Le propre du génie humain est de haïr celui qu’on a lésé

Proprium humani ingenii est odisse quem laeseris

Quand la borne est franchie, il n’est plus de limite

Qu’est-ce qu’une grande vie…

Quiconque veut sauver sa vie la perdra

Qu’importe de vagues humanités, pourvu que le geste soit beau !

Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage 

Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes…

Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois

Rien ne sert de courir, il faut partir à point

Les romantiques furent les derniers spécialistes du suicide…

Si je savois quelque chose qui me fût utile…

Si je savais une chose utile à ma nation qui fût ruineuse à une autre…

Si la nature dit non, c’est l’indignation qui fait le vers

Si le général Bonaparte fût resté lieutenant d’artillerie…

Si le grain ne meurt, il reste seul ; s’il meurt, il donne beaucoup de fruit

Si natura negat, facit indignatio versum

Le style, c’est l’homme même

Le style, c’est l’humour, et l’inverse

Le suicide est parfois l’action la plus raisonnable de la vie

Sutor, ne supra crepidam 

Le temps ne fait rien à l’affaire

La tolérance ? Il y a des maisons pour ça

Rien n’est plus grotesque que le tragique

Tal dei profondi amori /è la profonda miseria

Tant de bruit pour une omelette !

Telle, des profondes amours, est la profonde misère

Tel, qui ne voit ici qu’une serrure, verrait le monde entier au travers…

Tout a été fait de la poussière, et tout retourne à la poussière

Toutes les passions s’éloignent avec l’âge…

Tout le monde se plaint de sa mémoire…

Tout un homme, fait de tous les hommes…

Tu peux chasser la nature à coups de fourche…

Un écrivain ne lit pas ses confrères : il les surveille

Une vérité est un mensonge qui a longtemps servi

Une vie sans amour [est] comme une opération sans anesthésie

L’universel, c’est le local moins les murs

Un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue

Vae soli? Ah, grand Dieu, bonheur, bonheur, trois fois bonheur…

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !

Video meliora proboque, / Deteriora sequor

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage…

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain…

PENSEESBLEUES

Pensées bleues

Début du Livre

 

    Le premier homme qui se coupa les cheveux prenait des risques : rien ne l’assurait qu’ils repousseraient.

    À côté de la roulette russe — une seule balle dans le barillet —, ne pourrait-on imaginer une roulette française, plus civilisée, où il n’y en aurait aucune ?

    Pire que le cercle vicieux, la spirale infidèle.

    La journée d’un « homme de lettres » consiste à déplacer des papiers d’une pièce à l’autre, le plus souvent en sachant ce qu’il fait ; et, à partir d’un certain âge, en ne le sachant plus.

    Les canots de sauvetage aussi peuvent couler.

    Si on laisse venir à soi les petits enfants, on risque de voir venir aussi les grands ennuis.

    La plupart des hommes sont des Sancho Pança sans Don Quichotte.

    La cruauté est un plaisir tardif. Avec l’âge, le surmoi s’use enfin.

    Ce n’est pas à nous que notre mort fait le plus de mal. L’enterrement à organiser, les dettes à payer, l’appartement à vider, et toujours ce monde affreux à supporter : ce sont les héritiers qui sont à plaindre !

    Avec les portables, les confessionnaux sont en pleine rue, sans grillage et sans prie-Dieu.

    Moments de bonheur (I) : longue promenade solitaire en forêt. Hélas, un piège à loup t’attend.

    Pour un auteur, la critique négative la plus désagréable, c’est la première, quand le livre vient à peine de paraître. C’est comme recevoir sur la tête une chiure de pigeon quand on sort de chez le coiffeur.

    On est « anticorrida », mais on adore son steak frites.

    Les amis qu’on garde le plus longtemps sont souvent ceux qui ont commencé par nous agacer.

    La mauvaise éducation chasse la bonne.

    Ce moment de doux relâchement où le rebelle se surprend à rêver de conformisme et où le béni-oui-oui aspire enfin à dire non.

    L’aphorisme pousse aux formules définitives : déconseillé aux sceptiques et aux indulgents.

    Et si ç’avait été le contraire : le néant surgissant soudain du cœur de l’être, en un big bang inverse, et se répandant infiniment depuis, rongeant tout peu à peu, peu à peu, peu à

Bref Traité de l’aphorisme (début)

 

    Dans Les Voyages de Gulliver, Swift oppose les Petit-boutistes et les Gros-boutistes, les uns partisans de casser les œufs à la coque par le petit bout, les autres par le gros bout. Zola, dans Le Ventre de Paris, explique la sociologie et presque l’histoire de la capitale par la lutte des Gras contre les Maigres. On pourrait dire, de même, qu’il y a, dans l’écriture, les partisans du Long et les partisans du Court.

    Les partisans du Long, en philosophie, ce sont tous les auteurs de traités continus et charpentés, appelés quelquefois des sommes : Aristote, Plotin, saint Thomas d’Aquin, Spinoza, Kant ou Hegel, Bergson ou Sartre (quand il écrit L’Être et le Néant et Critique de la raison dialectique.)

    Dans l’autre camp, d’emblée, un rebelle célèbre : Socrate, qui ne cesse d’argumenter, dans les Dialogues de Platon, contre les longues déclarations : sa « dialectique » a pour effet de briser le discours tout d’une pièce que pratiquent ses rivaux philosophiques les Sophistes.

    Mais, même si ce n’est pas pour des raisons théoriques aussi clairement affirmées (et même si un auteur peut s’exprimer tantôt longuement et tantôt par de courts propos : c’est souvent le cas en France de ces philosophes qui sont à la frontière de la littérature : Voltaire ou Alain), le fait est que nous nous trouvons, en philosophie, souvent en présence de textes fragmentaires. À condition de préciser aussitôt que certains le sont volontairement et d’autres non : ceux qui ne le sont pas sont le plus souvent des restes de textes perdus ; ou des citations de ces textes perdus dans des ouvrages de commentateurs ultérieurs. Par exemple, si les grands textes d’Empédocle d’Agrigente ou d’Héraclite existent aujourd’hui à l’état de fragments, on sait qu’ils ne l’étaient pas à l’origine. Autre exemple : les Pensées de Pascal étaient destinées à constituer une Apologie de la religion chrétienne qui aurait été un traité suivi et composé. Un philosophe, Emmanuel Martineau, s’est même risqué en 1992 à mettre les différents morceaux dans un nouvel ordre1, montrant que certains fragments étaient en réalité des morceaux du même texte antérieur que Pascal a découpé pour recomposer autrement son traité. Leopardi, Nietzsche ou Cioran, au contraire, ont assumé d’emblée la forme fragmentaire de leurs écrits. Tous leurs textes ne sont pas fragmentaires, mais ceux qui le sont le sont volontairement.

    Dans l’ordre de la littérature narrative, de même, quelques auteurs sont ardemment du côté du court, préférant la nouvelle ou le conte au roman (ainsi Bernard Quiriny avec ses remarquables Contes carnivores2) ; d’autres nous offrent des romans en courts chapitres plus ou moins autonomes, ou en chapitres scindés en plusieurs morceaux (Jules et Jim de Henri-Pierre Roché), voire des romans entièrement en fragments.

    Je pense aussi à un exemple qui se situe à la frontière du récit et de l’essai (ou, si l’on veut être pédant, du narratif et du gnomique) : les Fragments d’un dicours amoureux de Roland Barthes. On s’est souvent demandé quel roman aurait écrit Barthes s’il avait réalisé ce vieux rêve plusieurs fois manifesté de devenir romancier. On s’est souvent dit que cela aurait eu quelque chose à voir avec Marcel Proust. Quand on relit aujourd’hui son très beau livre de 1977, on se dit que c’était ce livre-là qui était sa Recherche du temps perdu (ou, au moins, son Amour de Swann). Les Fragments d’un discours amoureux sont une Recherche du temps perdu en petits morceaux, où le modèle d’écriture bergsonien est remplacé par le modèle sémiologique et où Marcel, le Narrateur, est remplacé par « L’amoureux », c’est-à-dire par un « je » qui n’ose pas s’appeler Roland.

    Cela étant dit, dans quel état d’esprit sommes-nous quand nous sommes en présence de fragments —qu’ils aient été voulus comme tels ou non ? Pourrait-on esquisser, au moins, une phénoménologie du fragment ? Essayons.

1 Discours sur la religion et sur quelques autres sujets qui ont été trouvés après sa mort parmi ses papiers, Paris, Fayard, 1992.

2 Qui ne l’ont pas empêché de se mettre ensuite au roman.

Projet d'Epitaphe

Projet d’épitaphe précédé de cinq poèmes plus longs

Explication

    C’est des poèmes que j’ai commencé par écrire, enfant. Puis je n’ai jamais vraiment cessé, glissant des épigrammes, des élégies, des chansons ou des proses poétiques dans mes livres — et en gardant d’autres sous le coude pour un hypothétique recueil.

    En voici des échantillons, certains à forme fixe. Il y a une griserie à suivre une forme fixe, presque aussi grande qu’à trouver une image inattendue.

    Ce petit opus se termine par un essai d’épitaphe, dernière étape avant ce qu’il y a de plus beau en poésie : le silence.

 D. N.

Trois extraits

1

Autoportrait avec le cadre et sans les traits (début)

Quelle consolation offrir à quelqu’un qui a pris conscience
qu’il n’apparaît pas ?

Henri MICHAUX

I

    Je ne suis pas celui qui disait ses prières pas celui qui grimpait aux pommiers pas celui qui jetait des pierres aux pauvres pas celui qui voulait être vieux

    pas celui qu’on battait dans les coins pas celui dont les doigts suaient l’encre pas celui qui aima des fillettes pas celui qui guettait les étoiles filantes pas celui qui s’écrivait des lettres

    pas celui que la mort fit pleurer toute une nuit pas celui qui aima jusqu’au sang pas celui qui rêvait de moissons dans la Beauce pas celui qui souriait si peu pas celui qui eut honte de son père pas celui qui ne se révolta pas

    pas celui qui apprit des systèmes pas celui qui traînait dans les rues pas celui qui se portait si bien pas celui qui ne fut jamais jeune

    pas celui qui hurlait de rire pas celui qu’on n’invitera plus pas celui qui n’osait pas écrire de peur d’être lu

    pas celui dont la voix est trop sourde pas celui qui fut charmant un quart d’heure pas celui qu’un rien fait vomir pas celui qui ne mentait jamais pas celui qui n’aime pas la lumière pas celui qui ne peut plus bouger

II

    Et, voyez-vous, l’inconvénient n’est pas tant la peau offerte telle quelle à la gifle, au vent, que cette absence assez désolante de traits — ni œil, ni cils, ni nez, ni dents (pas la moindre, je vous assure)

    trois ou quatre personnes s’en sont aperçu en vingt ans (les autres ont toujours pris cela pour de l’indifférence)

    le plus gênant (je ne le dirai jamais assez), c’est en société (cocktails, conférences, mariages)

    et chez le dentiste

    des oculistes et des philosophes de première grandeur m’ont souvent donné d’excellents conseils sans rien remarquer

    (l’un avait l’excuse d’être un peu invisible lui-même)


III

    Pourtant je sais faire un tas de gestes assurés (quand j’y pense, on devrait me décorer) :

    lever le bras pour héler un taxi

    appeler la serveuse par son prénom (« Marinette »)

    faire comprendre que « merci, gardez la monnaie »

    me lever dans un grand mouvement d’enthousiasme à la fin d’une symphonie ou pendant un opéra — criant (à Rome) « brava! » ou « bravi! » « bravo! »

    me déshabiller l’air bonhomme ou absent

    me retirer au dernier moment dans l’amour avant qu’

    écrire des lettres au percepteur en style administratif

    ou au Monde  en style Monde

    évanouissement

    qui n’en finit pas

    métonymie

    mais de qui ?


IV

Je ne crois pas assez à mon existence

pour ne pas porter de cravate

émerveillé qu’un malin n’ait pas encore

passé tout de go le bras à travers ce qui semble

mon « corps » et murmuré « je m’en doutais »

alors je continue je m’y fais

j’ai eu déjà une série assez impressionnante d’épaisseurs

genre cartilagineux et genre mou

genre Anglais de Westmount et sans genre

une panoplie sociale

presque des métiers (ne me faites pas rire) :

dessinateur (primitif), professeur (sic)

gardien d’enfants (terrorisé par eux)

client de bordel (assez riche)

pâtissier (au beurre), critique (piètre : j’aime tout)

rugbyman aux épaules d’oiseau écrivain idem

vous ne me croirez pas :

même mystique et métaphysicien

(du côté de Sartre — puis de qui ?)

poète et paysan bientôt

mes réussites : surtout dans le genre visiteur de peuplades,

« fraternisations », lèvres jaunes de sourire forcé

— merci merci

(1965-1969)

2

Tu n’es plus là

à MKH


Le ciel, ce soir, est clair comme un désastre,
Liquide et vide au-dessus des maisons,
Pas un oiseau, tout est plat, pas un astre,
Tu n’es pas là, rien n’a plus de raison.


Tu n’es pas là, c’est la fin des saisons :
L’automne suit l’hiver, l’hiver l’automne;
Plus d’hirondelle et plus de fenaisons,
Le gris, toujours, en cycles monotones.


Le gris, toujours ; toujours tout m’abandonne;
Plus de couleurs, bleu, rose, vert, marron;
Jamais d’aubes, de chaleur qui rayonne,
Jamais d’alouette, aucun liseron.


Jamais d’alouette, aucune chanson;
Mon amour pour toi est un champ de ruines.
Depuis quand déjà nous nous connaissons ?
Je ne comprends pas pourquoi je m’obstine.


Je ne comprends pas ce qui me fascine,
Qui me rive à toi, qui m’écrase et me rompt.
De la passion, c’est la triste comptine,
Du sommeil final, la prémonition.


Du sommeil final, ô bénédiction !
Se perdre enfin dans l’infini des astres :
Plus de vie, plus d’amour, plus d’émotion !
Le ciel, ce soir, est clair comme un désastre.

(commencé en 1984)

3

Projet d’épitaphe

 

TOUTES LES FOIS QUE TU LIRAS,
MÊME VITE, MÊME TOUT BAS,
PASSANT, LE NOM QUE VOILÀ,
TU ME RESSUSCITERAS.
(2007)

4) FILMS

  • Tosca (1978), 16mm, couleur, sonore, 20’
  • Fotomatar (1979), 16mm, couleur, sonore, 12’
  • Una vita (1979-84), 16mm, couleur, sonore, 5’